C’était un peu avant midi et j’attendais le train sur le quai qui partiras vers Alger . Il y avait d’autres gens qui attendaient, sur l’autre quai aussi. Sur le quai d’en face, il y avait une fille,dix huit ou dix neuf ans peut-être, que je n’aurais sans doute pas remarquée si son amie ne s’était pas trouvée sur le même quai que moi. Et on peut dire que son amie était déjà une petite personnalité. Enfin, évidemment, elles se ressemblaient assez, toutes les deux, leurs cheveux étaient longs et leurs jambes fines et brunes, mais la fille sur mon quai avait un tigre sur les épaules. L’un de ces animaux en peluche, assez gros, qu’elle avait installé sur ses deux épaules comme le font parfois les bergers pour porter les moutons.
Elle n’avait même pas besoin de tenir le tigre. Il était bien en place sur ses épaules et tandis qu’elle attendait le train sur le même quai que moi elle discutait par-dessus les voies avec son amie qui attendait sur le quai d’en face. Je me suis dit que la fille portait sûrement son tigre toute la journée sur ses épaules. Quand quelque chose lui faisait plaisir et quand elle avait peur. (…)
Ensuite, on est monté dans la rame et elle s’est mise prés de l’autre porte pour voir son amie et lui faire signe. Elle allait et venait en sautillant tandis qu’elle faisait signe à son amie et, une fois dans le tunnel, elle regardait encore par la fenêtre en direction de son amie bien qu’elle ne puisse plus la voir. Elle avait l’air vraiment terrible avec ses petites jambes fines et son tigre.
Elle est descendue à la station d’après et je l’ai suivie du regard jusqu’à ce que je ne puisse plus la voir. Elle a remonté le quai en sautillant, le tigre sagement installé sur ses épaules, et ses terribles petites jambes fines étaient pareilles à d’ étranges instruments de musique, une invention nouvelle pour une musique nouvelle, et tout d’un coup, je me suis senti terriblement heureux — wassila devait être ainsi quand elle était enfant. J’imaginais tout à fait comment elle disait cette phrase : « Je te téléphone ! Dès que je suis à la maison ! »
Et le soir même, elle a téléphoné :
« houari, on part pour la constantine. Demain matin. Je ne sais pas encore où on va habiter. Mais on ne va pas y rester longtemps.
— wassila, ai-je dit.
— Oui, a-t-elle dit.
— wassila, tu ne reviendras plus, c’est ça ?
— N’importe quoi, a-t-elle dit.
— On t’a retiré du lycée. Pour toujours.
— Je ne suis pas au courant.
— Et pourtant, c’est la vérité, ai-je dit.
— C’est sûrement ma mère qui a fait ça. Et là, on est en train de parler de moi, non ? On parle de ma vie et de ta vie, pas de ma mère. Elle a besoin de moi en ce moment et je vais rester auprès d’elle, mais ça ne pourra pas continuer longtemps comme ça. Tu m’entends ?
— Oui », ai-je dit.
Et puis j’ai dit : « Je suis le tigre sur tes épaules.
— Qu’est-ce que tu as dit, houari ? » Elle entend vraiment mal, parfois.
« Je suis le tigre sur tes épaules.
— Ça sonne bien, a-t-elle dit. Et ça veut dire quoi ?
¬— Je ne peux pas te le dire au téléphone. Mais j’étais sûr que tu allais appeler aujourd’hui. Ce n’était pas possible autrement. »
On a parlé encore un petit moment et pour finir elle a dit :
« Ça sonne vraiment bien : Le Tigre sur tes épaules. Je suis curieuse d’apprendre ce que ça veut dire. On dirait que ça vient d’un conte de fées. »